20-10-2019
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Conférence Jumeaux

Conférence du psychologue Fabrice Bak à Auch – Compte-Rendu


« Les jumeaux ne s’ajoutent pas à la famille, ils changent la famille ! »
Fabrice Bak, psychologue cognitiviste spécialiste des jumeaux, était l’invité de Jumeaux et + 32 le 1er avril 2012 pour une conférence sur le développement cognitif des jumeaux. Il a fait le tour de la question en soulevant plusieurs points importants et pourtant méconnus des parents de jumeaux, résultats de recherches en psychologie cognitiviste. Il a aussi largement développé le thème de l’autorité parentale.


Fabrice Bak expose son schéma de développement de la famille en sept étapes : tout d’abord, l’étape nourricière, puis l’étape éducative (au cours de laquelle l’enfant apprend à parler, à marcher, à dire merci etc.). Vient ensuite l’étape de la famille pédagogue avec l’entrée au CP : la famille accompagne l’enfant dans ses apprentissage de la lecture, de l’écriture et de la découverte des nombres. À l’adolescence, la famille devient un guide (et Bak insiste sur ce point particulièrement : l’adolescent n’a plus besoin d’un pédagogue, mais d’un guide, de quelqu’un qui lui montre la voie à suivre).Quand l’enfant atteint 19 ou 20 ans, enfin, il parle de parents réflexifs.

Parallèlement, il présente un modèle de développement cognitif des jumeaux :


1.   De 0 à 2 ans, stade de la fusion gémellaire. Il ne faut pas lutter contre cette entité gémellaire
qui est une étape supplémentaire dans le développement de la personne.


2.   De 2 à 6-7 ans, stade de la complémentarité (différenciation) :il peut y avoir parasitage,
c'est-à-dire décalage sur la question de l’acquisition du « je », de la marche, de la parole etc.
Les jumeaux vont souvent jusqu’à créer un mot pour nommer le lien gémellaire, par exemple
en utilisant la première syllabe des deux prénoms.
Les difficultés des enfants peuvent se situer au niveau du langage, du développement
psycho-affectif ou du développement cognitif. Les difficultés au niveau psycho-affectif
apparaissent quand il n’y a plus de fluctuation du lien dominant/dominé. Si on assiste à une
fixation des rôles, on parle de pathologie gémellaire. Le conflit physique, normalement
présent chez les jumeaux, disparaît spontanément vers 6 ou 7 ans. Au niveau cognitif, on
peut faire face à des difficultés liées aux modalités de raisonnement, à des problèmes
spatiaux ou à des difficultés de généralisation.


3.   A 6-7 ans, stade d’autonomie : il est bon de faire travailler les enfants ensemble. Les parents
endossent le rôle du médiateur en permettant à chacun de s’exprimer sans laisser la parole
toujours au même enfant et en laissant l’un expliquer à l’autre.
a.   1è phase : par la scolarisation, les jumeaux vont être pris en compte en tant
qu’individus à part entière.
b.   2è phase : c’est la période formelle, au cours de laquelle les enfants développent des
raisonnements hypothético-déductifs. Le réel devient la conséquence des possibles. 
 
La séparation des jumeaux
Point crucial pour tout parent de jumeau qui y est confronté tôt ou tard : faut-il, ne faut-il pas
séparer les jumeaux ? On parle d’individualisation au quotidien, mais surtout pas de dégémellisation : le lien gémellaire existe, il ne s’agit pas de le nier, mais d’offrir à chacun la possibilité de développer sa propre identité. Pour chaque couple de jumeaux, la séparation est différente. Il ne faut jamais l’imposer, mais bien la préparer afin qu’elle se déroule le mieux possible lorsque les enfants s’y sentent prêts. De même, il est important de ne pas provoquer une séparation dans un contexte psycho-affectif déstabilisant, par exemple à l’entrée en maternelle ou en école élémentaire, ou en cas de divorce ou d’agrandissement de la fratrie. Fabrice Bak préconise un maintien des jumeaux dans la même classe au moins jusqu’en CP. Au CE1, on commence à parler de séparation, mais on a le temps jusqu’à la fin de la scolarité en
primaire pour la mettre en œuvre.
Il revient sur le terme de « dégémellisation », qui représente une négation du lien gémellaire. Il lui préfère le terme d’« individualisation », qui revient à accompagner le développement de la
personnalité, à observer et découvrir les préférences de chacun et les respecter. « Les jumeaux sont toujours l’un pour l’autre le compagnon idéal ». Il insiste sur la nécessité de ne jamais vivre dans les certitudes mais de savoir se questionner et accepter le lien gémellaire.
Il est important de favoriser l’émulation réciproque et non la compétition, notamment au niveau
scolaire. Selon lui, il est important de s’opposer à la séparation des jumeaux trop tôt dans leur
scolarité, qui pourrait avoir des conséquences sur leur développement psychique. Il faut donc
accepter qu’ils seront le compagnon idéal l’un pour l’autre et, en tant que parent, se poser comme médiateur. Aider les multiples à se positionner vis-à-vis des autres, c’est aussi les aider dans leur processus d’individualisation.


Les jumeaux et les autres
Bak aborde l’angoisse de la non-distinction chez les jumeaux de même sexe, qu’ils soient
monozygotes ou dizygotes : peur de l’unique d’être confronté au multiple, peur de la confusion chez les pédagogues. À propos de la fascination exercée par les jumeaux, il évoque l’impact des médias et celui des pédagogues qui seraient parfois tentés de les séparer pour les rendre « comme les autres » (mais comment être comme les autres quand on a un jumeau ?!) ou pour soi-disant favoriser leur indépendance.


Des difficultés supplémentaires pour les jumeaux à l’adolescence
Un enfant jumeau ne doit pas seulement se séparer de ses parents, mais un jour il doit aussi
apprendre à se séparer de son co-jumeau. A l’adolescence, lorsque l’enfant vit une crise vis-à-vis des parents, vis-à-vis de l’avenir, le jumeau, lui, traverse une crise en plus : une crise de
proximité/distance, ressemblance/différence. 
En tant que parents, nous devons admettre que notre rôle évolue : d’arbitre on passe à guide. On se doit d’admettre leur besoin d’intimité. Il insiste sur l’importance de ne pas les empêcher de tomber, mais de les aider à se relever. Il est important de les encourager tous les deux dans leurs spécificités.


Les accompagner dans leur développement, c’est devenir un négociateur. 
Fabrice Bak estime qu’on n’est pas obligé de tout autoriser aux deux enfants au même moment, mais qu’on doit, en tant que parent, leur expliquer pourquoi on dit oui à l’un mais non à l’autre (si l’un est par exemple plus mature et qu’on considère qu’il peut participer à une soirée, tandis que l’autre n’a pas encore la maturité nécessaire pour résister aux tentations de l’alcool etc.). Il est donc nécessaire d’établir des règle en fonction de la maturité de chacun.


Les avantages d’être jumeaux
Les jumeaux fille/garçon ont cet avantage inouï d’avoir un espion dans le camp adverse : ils peuvent toujours demander à leur co-jumeau de les aider pour toute question qu’ils se posent sur l’autre sexe ! Les jumeaux, mono- ou dizygotes, peuvent toujours demander conseil à leur co-jumeau. Ils se sont l’un l’autre un soutien mutuel tout le long de leur vie. 
Fabrice Bak note un développement accru de l’empathie chez les jumeaux. Il insiste sur le fait
qu’avoir un jumeau, cela permet d’entrer plus facilement en contact avec les autres, et également
d’accéder à de plus grands groupes.


Problématiques gémellaires
Pour conclure sur les jumeaux, un petit mot des problématiques gémellaires : on passe du « normal » au « pathologique » lorsque le lien gémellaire qui unit les enfants est tellement fort qu’il empêche leur autonomisation. D’autre part, il y a souci lorsque des jumeaux n’ont pas dépassé le stade de l’unification totale. Mais ces cas extrêmes sont très rares.


Du normal au pathologique
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Réflexions sur l’autorité
Lors de sa conférence, Fabrice Bak a largement détaillé sa conception de l’éducation et ses conseils aux parents concernant l’autorité et l’éducation des enfants en général. Je vous livre ici ses réflexions, même si elles sont un peu éloignées de la problématique de départ, à savoir le
développement cognitif des jumeaux.
M. Bak rappelle que l’autorité ne nous appartient pas : elle vient d’un autre. L’autorité passe par le respect : « Je reconnais l’autorité de celui que je respecte », « Je respecte celui que je comprends ».

Afin de construire cette relation basée sur le respect et inspirant l’autorité, il est important d’agir de façon cohérente et fiable. Lorsque l’autorité n’est pas respectée, la sanction peut être mise en place, selon une échelle de sanctions pensée et graduée. Mais l’application de cette sanction devrait être extrêmement rare afin qu’elle garde son sens. À l’école, par exemple, la palette de sanctions va de la punition au conseil de discipline en passant par le mot sur le carnet ou l’heure de colle. La sanction est là pour rappeler la primauté de la loi et non la prééminence des adultes. Elle implique une réaction et une explication.
Il est important d’apprendre à parler franchement et vrai aux enfants, à poser des limites
sereinement, sans cris et sans heurts. Si on explique clairement les limites et les sanctions qui en
découlent, les enfants sauront à quoi s’attendre et respecteront l’autorité de l’adulte. Afin d’éviter
les situations conflictuelles, quelques principes de base : ne pas générer de situation ingérable,
prendre le temps d’expliquer et de rappeler les règles de vie à la maison. Pour Bak, le « non » dit au petit enfant est le début de l’autorité, celle qui fait grandir. « Les enfants ont besoin d’adultes forts, pas de guimauves ! ».


Élever un enfant, c’est établir une bonne cohésion avec son conjoint sur les règles de vie, les limites et les sanctions. C’est savoir à quel moment les poser et continuer à communiquer avec son enfant. C’est valoriser le respect des limites, le signifier. En cas de manquement aux règles et de conflit avec son enfant, il est important de retrouver le regard bienveillant de l’adulte immédiatement. 
A propos de l’école, Fabrice Bak dit qu’elle a besoin de l’assise parentale pour positionner son
autorité : « L’école est dépositaire de l’autorité parentale mais ne peut pas suppléer à l’autorité
parentale ».


Réguler les conflits de manière positive
Fabrice Bak propose un système de régulation des conflits reposant non pas sur la sanction mais sur la valorisation des efforts de l’enfant par le gain de quelque chose qui lui fait plaisir. Par exemple, un adolescent adore plus que tout jouer sur son ordinateur, mais il refuse de ranger sa chambre ou d’aider à la maison. Le psychologue lui propose un marché. Pour ce faire, il doit estimer le temps qu’il aimerait passer par semaine devant son écran. Si l’adolescent estime ce temps à 15 heures, le psychologue propose qu’il débute avec un crédit-temps de 3 heures. Ces 3 heures sont incompressibles. Mais il pourra « gagner » du temps de jeu supplémentaire en participant aux tâches demandées par ses parents. Les parents établissent alors un tableau récapitulatif des tâches avec le capital-temps correspondant. Par exemple, un coup d’aspirateur = 5 minutes, une chambre rangée = 10 minutes, une table débarrassée = 5 minutes etc. Au final, l’enfant fait ce que ses parents attendent de lui, sans passer par le conflit, et il gagne du temps pour se livrer à son activité favorite. Il y a fort à parier que beaucoup d’adolescents se laisseront prendre à ce jeu et que les tensions familiales en seront apaisées !

 

Compte-rendu rédigé par Céline Larigaldie